La bataille dérangée des consoles portables

Tiens ? Sony a annoncé une nouvelle console. Non, il ne s’agit pas de la PlayStation 4 mais d’un modèle destiné à succéder à la PSP, alias « PlayStation Portable ». Plutôt que de faire simple et d’annoncer directement une PSP2, le constructeur baptise provisoirement sa future console du nom de code de « Next Generation Portable » (NGP). Et moi qui croyais que la portable « next gen » était la PSP Go, lancée il y a à peine deux ans…

 

 

Dévoilées le 27 janvier dernier, les caractéristiques de cette NGP/PSP2 dessinent le profil d’une console taillée pour gagner tous les concours de bras de fer technique : écran OLED de cinq pouces affichant une résolution de 960×544 (quatre fois celle de la PSP), partie visuelle pilotée par processeur graphique PowerVR SGX543MP4+, écran tactile, pavé tactile au dos, wi-fi, 3G, deux sticks analogiques, accéléromètre, gyroscope, j’en passe et le tout propulsé par un processeur Quadri-Core ARM Cortex A9. Et pourtant, à bien des égards, cette console semble d’ores et déjà dépassée.

Aucun doute, en termes de puissance brute, la PSP2 va exploser la future 3DS. Soit, et alors ? Lorsque Sony a décidé en 2004 d’attaquer Nintendo sur le segment des consoles portables, les caractéristiques de sa PSP étaient déjà très largement supérieures à celles de la DS de Nintendo, pourtant lancée un an plus tard, en 2005. On a vu le résultat : avec environ 60 millions de PSP vendues contre pas loin de 145 millions de Nintendo DS (tous modèles confondus), Sony a pris une belle raclée.

La bataille s’est jouée sur une percée innovatrice (le double écran avec la capacité tactile) et sur les jeux qui en ont découlé, pas sur les performances. Qui l’avait prévu ? Pas grand monde, et pas nous non plus. Puis, exactement de la même façon, la Wii a remporté un succès inattendu face aux Next Gen de salon. Mais à la lumière de cet enseignement, comment ne pas s’étonner de voir Sony repartir au combat dans les mêmes conditions ? En implémentant la 3D stéréoscopique sans lunettes sur sa future 3DS, Nintendo innove à nouveau, bouscule le paysage et ringardise par avance le concours de biceps à grands coups de processeurs Quadri-Core dans lequel se lance Sony.

Mais peut-être plus que le matériel, c’est l’analyse du marché qui semble dépassée. Désormais, les deux concurrents japonais ont en effet un nouvel adversaire : c’est Apple et ses 100 millions d’iPhone/iPad vendus (perspective à fin 2011). Cela change tout car la firme de Cupertino a non seulement introduit une plateforme de jeu standardisée par surprise, mais également totalement révolutionné la gamme des prix et les attentes des joueurs.

En effet, les utilisateurs de l’App Store ont déjà payé très cher leur smartphone, qui leur sert de console portable, et sur laquelle ils ont pris l’habitude d’avoir des jeux pour moins de dix dollars. Comment les convaincre de lâcher encore plusieurs centaines de dollars supplémentaires pour une console de plus, qui ne tient pas dans la poche, et dont les jeux seront vendus 50 dollars ?

Face à ce défi, Nintendo aura deux arguments solides : d’abord le prix raisonnable (250 dollars la console), ensuite l’innovation technologique qui différenciera ses jeux de la concurrence. Inversement, la NGP/PSP2 coûtera cher (probablement 350-400 dollars), et Sony espère justifier ce prix (et celui des jeux) par la différence de qualité technique que lui permettra son avantage en termes de puissance.

À cet égard, il est intéressant de noter que le couple processeur/carte graphique annoncé pour la PSP2 en rappelle sérieusement un autre. Le processeur A4, qui équipe les iPhone 4 et les iPad, est en effet constitué de composants de la même famille, une génération en dessous : un processeur (CPU) ARM Cortex-A8 et un processeur graphique (GPU) PowerVR SGX 535. Qu’en sera-t-il l’année prochaine ? Rien que chez Apple en 2011, les premières rumeurs annoncent déjà pour l’iPad 2 et l’iPhone 5 exactement le même couple CPU/GPU que la PSP2, à ceci près qu’il s’agirait de versions Dual-Core au lieu de Quadri-Core. Mais dans deux ans, combien de tablettes et de smartphones sous Androïd 3.0 auront des performances comparables, sinon supérieures ?

Sony risque fort de découvrir à ses dépends que, paradoxalement, dans un univers où les matériels se renouvellent quasiment tous les ans, les stratégies sont frappées d’obsolescence bien plus vite que les technologies.

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Cette chronique est extraite du numéro 228 de « Canard PC », paru le 15 février 2011. Retrouvez la rubrique « Au coin du jeu » dans chaque numéro, ou presque.

Ivan Le Fou
Co-fondateur de Canard PC, Ivan Le Fou a tout tenté pour ne plus écrire sur le jeu vidéo: faire 10 ans d'études, démissionner trois fois d'un poste de rédac chef, tenter une carrière télévisée sous le pseudonyme de "Renard Argenté" et, plus récemment, créer avec ackboo le magazine Humanoïde. En vain: il tient toujours la chronique "Au coin du jeu" dans Canard PC.